Au lendemain du premier tour des élections régionales 2015, nous devons nous réveiller et re-faire face à l’évidence de résultats violents, effrayants, et pour tout dire, déprimants. C’est en tout cas, dans la classe sociale dans la quelle j’évolue, le consensus autour duquel nous nous rassemblons — notamment sur les réseaux sociaux. Cette classe, à laquelle nous n’aimons pas trop dire que nous appartenons, est celle des intellectuels de gauche, de la petite classe moyenne à fort capital scolaire, des employés de l’enseignement, de la culture, mais aussi d’autres domaines ; ceux pour qui le mariage gay était une évidence ; ceux qui ont rongé leur frein en attendant que Nicolas Sarkozy quitte le pouvoir ; ceux qui détestent le FN, parti de haine, face auquel il semble moralement juste de fabriquer une autre haine, celle du raciste, du misogyne, de l’homophobe. Cette classe est celle — bien que nous nous en défendions — des bobos.

Le FN gagne du terrain, morceau de France par morceau de France. Cela est angoissant, surtout pour cette classe sociale qui est aussi une classe d’âge ; ainsi les jeunes bobos trentenaires se souviennent bien de 2002 : c’était souvent leur première élection. N’était-il pas étonnant d’entrer en citoyenneté en joignant tout de suite aux urnes la possibilité, la nécessité, d’aller manifester ? Ainsi étais-je de ceux-là, en 2002, qui sont allés brandir des petites mains jaunes stipulant « Touche pas à mon pote », en espérant que ce mouvement populaire contribuerait à inscrire ces résultats dans le panthéon des erreurs de l’histoire. Le Pen au second tour ? Un accident de parcours, voilà tout.

Non seulement l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour n’avait rien d’un accident, mais un autre phénomène, culturel celui-là, était en train de se solidifier, même si à l’époque, tout à ma ferveur de manifestante (j’avais alors 19 ans), je n’en ai rien vu.

Ce phénomène était lié à un signe visuel, celui des petites mains jaunes. Ces petites mains qui parlent pour un « pote » indéterminé — par ailleurs réduit au silence par le langage employé. Touche pas à mon pote ? Est-ce que le pote n’aurait pas eu envie de parler pour lui-même, de dire « Ne me touche pas ? » Mais cette rhétorique possède un effet encore plus profond, quoique discret. Car la main jaune ne s’adresse pas en fait au « pote » ; elle parle à l’autre, l’affreux, le méchant, l’horrible, celui qui aux yeux du bobo a commis l’irréparable : il a voté Le Pen. Coupable de la pire des infamies en ce mois d’avril 2002, celui-là a compris, si ce n’était déjà fait, que le bobo n’était, et ne serait jamais, son pote.

Qui est ce « il » aux contours un peu flous ? Il possède plusieurs noms. Mais pour le bobo, cela ne fait aucun doute : c’est un beauf. Beauf moustachu (comme le dessinait Cabu) ou beauf à catogan (Cabu encore), beauf-ch’ti ou beauf-cagole, beauf-tuning ou beauf-ricard, qu’importe. Le bobo le sait et le hait, de la seule haine autorisée : celle qui vise le votant Le Pen.

Ce beauf, cela fait quelque temps maintenant que j’y m’intéresse dans mes recherches (car je suis enseignante-chercheuse). Ce week-end, j’étais même à Londres, où j’ai expliqué à mes collègues anglais et francophones ce qu’était ce beauf, et comment son façonnement, dans l’imaginaire collectif français, permet au bobo de mettre à distance tout ce qui se trouve en rupture avec ses propres valeurs : conservatisme, patriotisme premier degré, xénophobie, paranoïa, etc. Ainsi à force de définir le beauf comme son Autre total, le bobo a contribué, avec succès, à créer une frontière infranchissable entre lui et son faux (beau) frère.

Cette frontière n’est pas esthétique. Elle ne correspond pas au partage entre l’extrême bon goût du cycliste en fixie et la vulgarité profonde des têtes coiffées Von Dutch. Cette ligne est essentiellement politique. Il faut aller relire des sociologues comme Gérard Mauger, qui expliquent très bien comment, dans les années 80, les classes ouvrières déçues par les promesses de la gauche se sont discrètement retirées de la vie électorale. Abstinentes, elles étaient du même coup invisibles, quoique appelées à revenir avec force, et même violence. Au même moment, la classe intellectuelle de gauche cessait de parler à cette frange de la société qui ne formait plus la possibilité d’une base électorale. Et de se retirer en dehors de la politique même, dans les esthétiques, dans un art qui ne parle qu’à lui-même et oublie la détermination des structures des pouvoirs. Après tout, les luttes semblaient gagnées. Ainsi naquit un fossé.

Dimanche soir, sur Facebook, s’est déployée une rhétorique que nous connaissons bien, et que nous (bobos) répétons sans vraiment prendre conscience des terribles conséquences engagées. Cette rhétorique, c’est celle de la nausée. C’est un processus de langage dont le moteur est la mise à distance, et qui consiste à dire qu’on a envie de vomir, qu’on a « mal à sa France » (mais que veut-on dire par là ?) ; parfois les images relaient les mots : une femme courbée expulse la flamme du FN, dans un hoquet. Visuel ou textuel, le lexique est le même, celui du vomi.

Qu’espérons-nous accomplir par la diffusion de ces messages et ces images ? Nous bobos, intellectuels, éduqués, à quel(s) modèle(s) d’action et de pensée engage le discours du vomi, sinon à contribuer à creuser un peu plus ce fossé entre les votants FN et les « autres » ? Car mettre à distance, se distinguer du votant FN en se disant dégoûté, repose aussi sur un malentendu, soit la fiction du bulletin de vote décisif. Oui, il faut aller voter, chaque bulletin compte. Je ne le nie pas. Mais les bulletins ne suffiront pas. Ce qu’il faut restaurer, c’est le dialogue entre deux (au moins) franges de la société qui ne se parlent plus. Il faut colmater ce fossé que nous avons nous-mêmes travaillé à creuser, parce que nous étions incommodés par tant de racisme, de misogynie, d’homophobie, bref, de bêtise. Employer ces mots, parler de bêtise, être dégoûté, se dire prêt à vomir : nous l’avons tous fait. Mais alors nous sommes tous coupables.

Vous me demanderez : que faut-il faire concrètement ? Et je vois déjà les arguments valides que vous m’opposerez. Tel qui a un oncle qui vote FN : et lui parler à tous les repas de Noël ne sert à rien, il n’en sort que plus convaincu. Tel autre qui essaie tant bien que mal de faire circuler des analyses des programmes du FN à ses contacts Facebook pour le coup très bleu marine, sans succès. Je salue ceux-là, mais appelle dans ce modeste texte à une action plus collective, plus longue, mais aussi plus décisive : changer de langage. Non pas convaincre individuellement des votants, cibler le bulletin, mais refuser la rhétorique du dégoût, du vomi. Celle-ci vous rassure, vous permet de dire : je n’en suis pas. Non, pas moi, je ne suis pas raciste, misogyne, homophobe. Mais rappelez-vous : bobo, vous bénéficiez sans doute de structures de pouvoirs qui sont elles-mêmes racistes, misogynes, homophobes.

Il faut donc déconstruire, cesser de repousser le votant FN (que je me refuse du coup à appeler « beauf », bien que le concept existe, culturellement parlant) dans un distant horizon où le dialogue ne se fait plus. Journalistes, il faut enrayer les discours fatalistes, et les prophéties amenées à se réaliser elles-mêmes. Pendant que nous liquidons le discours du vomi, il faut aussi faire la peau au prêt -à-penser résigné à accepter « la vague bleu marine », et le succès du « premier parti de France ». Il faut se frotter aux idées du FN, montrer la faiblesse de leur projet et démonter les programmes. Beaucoup appellent cette stratégie de leur voeux ; je propose de le faire sans prétendre refouler son haut-le-coeur. Cabu, qui nous manque décidément beaucoup, ne s’y était pas trompé. Il n’a pas appelé son personnage, le plouc, il l’a appelé le beauf. Car ce beauf, à défaut d’être mon pote, est un peu mon frère. Et à mon frère, quel que soit la hauteur de mon dégoût, je me dois de parler.