Je ne fais pas l’historique de la polémique dans l’article, vous pouvez trouver un rappel des faits ici.

Vous verrez dans l’article que je parlerai de personnes “cis”, ce terme renvoie à “cisgenre”, terme qui se définit par opposition à “trans” et désigne les personnes qui sont alignées avec le genre qui leur a été assigné à la naissance.

Un lundi comme un autre, je me lève et j’allume la radio. J’entends alors qu’un événement parisien, le festival NYANSAPO (organisé par le collectif Mwasi à la Générale — Coopérative artistique, politique et sociale à Paris 11e), serait “interdit aux blancs” — ceci sur France Inter. Un peu plus tard, une journaliste sur France Culture évoque aussi cette nouvelle et explique qu’un festival afroféministe dans la région parisienne aurait interdit la plupart de ses événements aux personnes blanches. À ce titre il est taxé, notamment par des représentants du Front National, d’être producteur ou organisateur de discriminations. Pas le temps d’approfondir, passée l’exposition de ces quelques faits : la journaliste enchaîne sur son prochain thème, sans plus d’explications : “la tolérance est l’un des thèmes de la comédie de Östlund…”. Le cadre conceptuel est fixé : interdiction vs. tolérance. Méchants vs. gentils.

Je devine alors qu’il s’agit de non-mixité, et je me dis qu’il y a eu — encore — une “petite” erreur de compréhension. En effet, je ne vois pas de terme actuel plus mal compris que celui-là (à part celui, concomitant, de safe space). Je vais donc essayer d’expliquer comment une femme blanche peut soutenir la non-mixité posée par NYANSAPO, quand bien même elle en est exclue (et je reviendrai sur ce terme “d’exclue” qui ne me semble pas juste).

Je suis féministe, pro-LGBTQIA+ et inscrit mes recherches dans une perspective de justice sociale. Je suis aussi une femme (quoique non-binaire), enseignante-chercheuse blanche, donc a priori, je devrais me sentir exclue. Je devrais, j’imagine, prendre position contre toute discrimination, si tel est mon credo. Je devrais être “pour la tolérance” et souhaiter que tous les espaces soient ouverts à tous/tes, tout le temps. Et d’ailleurs, c’était plutôt ma position, jusqu’à ce que je lise un article qui fasse bouger les (mes) lignes.

Dans l’excellente revue Z (no. 10), Mathilde Blézat raconte la marche du 7 mars 2015 à Marseille. Ce rassemblement non-mixte (ici sans hommes cis) visait principalement à protester contre les agressions sexistes. Le récit de cette déambulation pointe entre autres le sentiment très particulier d’être parmi des femmes (cis/trans) et des hommes trans, dans un collectif qui ne soit pas défini par les voix des dominants. C’est un très bel article que je vous invite à lire — comme tout le reste de la revue qui est absolument passionnant.

La non-mixité : soit, décider qu’on se rassemble (la non-mixité est en effet d’abord et avant tout inclusive) dans des espaces de parole, de déambulation (comme plus haut) ou de pratique (ateliers divers) sans hommes cis hétéro, ou sans hommes cis tout court, ou sans personnes blanches, etc.

Après avoir lu l’article, j’ai fait l’expérience de la non-mixité lors d’un festival (Les Estocades) qui s’est tenu à Gaillac en mai dernier. C’était ma première expérience en non-mixité, et je me suis franchement demandé* pourquoi j’avais attendu tout ce temps. Il s’agissait d’une initiation à la boxe française. Le groupe était défini comme non-mixte, et plus précisément comme non-ouvert aux mecs cis, mais à toutes les autres personnes (femmes trans ou cis, hommes trans, intersexes, queer…).

Du coup la mixité, qu’est-ce que ça change ? À peu près tout. Il faut être dans un espace ainsi défini pour faire, au plus près de son corps, l’expérience du changement d’énergie qui se produit… Surtout dans un cours de boxe, où on file des coups (bon, pas fort) et on en reçoit. La bienveillance, la sécurité, l’insouciance. On est sûre qu’il ne nous arrivera rien. Le groupe devient comme un cocon. Et puis quand c’est fini, cette sécurité, on la prend et on en fait une force. On l’emporte avec soi, pour les moments dans la rue où ce n’est plus si safe, pour les moments de débat sans fin où un mec essaie de t’expliquer que lui est différent (#NotAllMen), pour les moments d’insultes, pour les moments d’agression.

On me rétorquera qu’il existe des hommes sympas et non-sexistes. Et si vous êtes un homme cis en train de lire ceci, il est probable que vous soyez en train de bouillonner à l’intérieur et de vous dire : “je ne suis pas comme ça !”. Moi sexiste ? Jamais !

Le problème n’est pas vous. It’s not about you, comme on dit en anglais. Enfin, pas vous, personnellement. C’est une histoire de privilège, donc du monde dans lequel vous êtes né, et de toute la vie que vous avez construite, sans vous rendre compte que vous aviez plus la parole, plus “accès à”, plus de crédit, plus d’opportunités, plus de reconnaissance, plus de latitude, etc.

Et c’est ça que vous emportez avec vous quand vous venez dans un groupe. Et quand ce groupe est constitué (par exemple) de femmes, même si vous êtes très sympa, vous amenez avec vous vos privilèges, votre voix. Et si vous vous exprimez, ça sera encore une fois aux dépens de femmes qui cherchaient à se retrouver, à se structurer politiquement ou tout simplement à échanger.

La non-mixité : pas de “non, mais attends, je vais t’expliquer” condescendants comme le reste de la semaine. Pas de mec sympa qui t’assure qu’il est pas macho, et te déroule son CV de féministe engagé pendant 20 minutes sans te laisser en placer une, parce que tu comprends, il a vraiment tout lu et lui, il est pas comme ses copains, il est évolué, tu vois. Pas de prise de parole qui finit par prendre toute la place — pas que le mec veuille prendre toute la place, mais bizarrement, c’est ce qu’il finit par faire. Parce que ça lui est possible. Parce que c’est la latitude dans laquelle il se meut, depuis la naissance.

Et la logique est la même pour les femmes blanches. Si je m’invite à un événement afroféministe, à quel moment ma prise de parole peut-elle être autre chose qu’un discours sur ce qu’au fond, je ne connais pas ? Il ne s’agit pas de dire qu’on ne peut parler que des choses dont on a fait l’expérience. J’ai lu des auteurs afroféministes, ça me dirait beaucoup d’échanger avec des collègues sur le sujet. Mais pas là. Pas aujourd’hui. Pas à ce festival. C’est ok.

Évidemment, ça ne fait pas plaisir. Évidemment que vous n’avez pas envie d’être sexiste. Je n’ai pas non plus envie de penser que je suis raciste. Je n’aime pas penser au fait que mes privilèges sont les miens parce que, probablement, il existe en France une femme noire (ou musulmane, ou de couleur) qui n’a pas eu les mêmes chances que moi. Mais il n’y a pas d’issue si je ne regarde pas ce fait. Être allié/e, c’est commencer par savoir regarder sa merde.

L’événement non-mixte, c’est d’abord une question de temps. Ouvrir un sas, une respiration, dans un continuum qui est globalement discriminant. Quand vous êtes une femme, vous avez moins de place. Si vous êtes queer, encore moins. Si vous êtes racisée, encore moins. L’intersection marche en des termes parfois étranges, et il ne faut pas non plus présumer des situations individuelles sur la base de cette catégorisation. Mais enfin : ça marche quand même mieux dans la vie si vous êtes mec blanc cis que si vous être femme noire lesbienne. D’ailleurs, quand avez-vous pour la dernière fois une femme noire lesbienne au cinéma ? À la télévision ?

Une dernière qui m’arrête, c’est que la plupart du temps, la non-mixité ne dérange personne. Les “soirée filles”, ça vous parle ? Célébrées ad nauseam par la culture pop, ces moments d’intimité féminine qu’on voit dans Sex and the City (entre autres), qui s’en offusque ? Vous direz peut-être qu’elles ne sont pas exclusives, mais elles le sont : on a jamais vu Big se ramener aux réunions au diner des 4 new-yorkaises. Que les femmes se rassemblent autour de chaussures, potins et de vernis à ongles, cela ne dérange personne. Soirée filles, EVJF : on est entre nous, on se tient chaud, on se raconte des trucs de fille, le tout validé par le système capitaliste (puisque tout ça tourne beaucoup autour de la consommation d’objets codés de la féminité, des Louboutin aux Frappucinos).

Que le même cadre se reproduise pour parler politique, égalités des droits, autonomie gynécologique, self-défense dans la rue, et c’est la fronde. Les hommes blancs cis hurlent à la discrimination. J’ai même entendu des femmes cishétéro (des copines, elles se reconnaîtront peut-être, bisous !) dire que ce n’était pas “souhaitable”, qu’il “ne faut pas exclure”, qu’il faut “cultiver le vivre-ensemble”. Toutes ces idées sont fort louables, mais ne fonctionnent que sur la base d’une non-reconnaissance des dynamiques de pouvoir et donc, de discrimination, qui fondent notre société et nos interactions quotidiennes. Vivre ensemble, ok. Mais d’abord on déconstruit. D’abord le patriarcat, la domination blanche et hétéronormative doivent dire leur nom.

Je remarque aussi que la non-mixité qui allume le feu ici n’est pas celle dont je parle — et si j’en parle, c’est parce que je la connais. En effet, il ne me viendrait pas à l’idée de parler de la non-mixité des femmes afrodescendantes, puisque par définition je ne peux en faire l’expérience, et que son bon fonctionnement repose, justement, sur le fait que je n’y sois pas. Il semblerait donc que Madame Hidalgo soit particulièrement choquée par le fait que cette non-mixité se produise sans les blancs. En dirait-elle de même d’un événement sans hommes cis ?

Soutenir la non-mixité, surtout quand celle-ci ne vous inclut pas (et je préfère cette formulation à “exclure”, qui ne me semble pas juste dans ses connotations) : voilà donc ce qui devrait être votre credo.

Quand je me suis rendue au festival féministe Les Estocades, aucun homme cis ne dût être “exclu” de la séance non-mixte. L’événement était tout simplement indiqué comme tel, et les hommes cis, d’ailleurs présents au festival, ont tout bonnement respecté le fait que l’événement ne leur était pas ouvert. Après le cours de boxe, nous avons croisé certains hommes cis, qui se préparaient à entrer dans la salle que nous occupions pour y tenir un atelier sur la contraception masculine. Personne n’a hurlé à la discrimination, personne ne s’est dit qu’il était outrageux qu’on ne l’ait pas laissé être là : chacun/e respectait l’espace de l’autre. Avant de retrouver des espaces communs, autour du repas du midi.

J’ai beaucoup parlé de domination ici, mais j’ai oublié dans ce grand jeu des pouvoirs concurrents la wild card, le joker ultime capable de lisser toutes les positions infériorisées : le privilège de classe.

Celui dont vous jouissez, Madame Hidalgo, en tant que membre de la classe politique française. Et vous venez d’utiliser ce privilège pour faire taire, pour priver d’un espace des femmes afrodescendantes qui en sont systématiquement privées. Je vous adresse donc cette petite lettre en vous suggérant d’examiner votre privilège — après, si vous le souhaitez, nous parlerons tolérance.

Pour aller plus loin :

Si vous avez des recommandations, je tiendrai cette liste à jour

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