Le véganisme consiste à refuser de manger tous les produits qui résultent d’une exploitation animale. Ce faisant, cette pratique alimentaire exclut un ensemble de produits issus de la mise à mort de l’animal (la chair, y compris celle des poissons ; la peau) ou de l’exploitation de l’animal pour prélever sa production (oeufs, lait, miel…). En préambule de cet article que j’espère le plus ouvert possible, je tiens à préciser que je ne suis pas végan, ni végétarienne ; je suis même une sorte d’omnivore totale, au sens le plus littéral du terme : je mange absolument de tout, même si j’essaie de consommer des produits aussi peu transformés que possible. Il y a là-dessous un enjeu de santé, mais aussi et surtout de goût — autant dans le sens de la saveur des choses, que de la joie incroyable que j’éprouve à préparer à manger. Mais cet article n’est pas à propos de moi, et ce préambule n’a vocation qu’à situer mon propos — le « d’où je parle », si l’on veut.

Les végans sont la cible de beaucoup d’insultes ces derniers temps ; ils sont aussi très vocaux, et il me semble qu’ils ont investi les réseaux sociaux d’une manière assez intéressante mais aussi très problématique. Je souhaite me frotter aujourd’hui à ce double feu dans lequel ils s’inscrivent, dans la mesure où dans le jeu des idées, les végans sont autant agressés qu’agresseurs.

Quelque soit votre type d’alimentation, je pense qu’il faut reconnaître aux végans au moins deux mérites :

  • (1) Leur approche nous force à considérer la manière dont est produite notre nourriture. La viande et le lait sont les produits centraux qui sont ciblés par leurs attaques ; mais en puissance, la logique du végan tient dans le fait de s’interroger sur le « comment » et le « où », au fond, sur les processus de production de ce que nous mangeons, et même plus largement de tout ce que nous consommons. Autrement dit, le mouvement végan nous fait regarder en face des procédés d’élevage et de mise à mort qui sont répréhensibles, et il est souhaitable que cette prise de conscience fasse disparaître des ignominies comme les mises à mort ratées, les cages surpeuplées, les animaux déformés par la prise d’antibiotiques. Mais au-delà de ces seules observations, l’approche peut nous inciter à être globalement plus responsables dans nos habitudes de consommation, et pas seulement au sujet de la nourriture.

  • (2) En refusant de manger les produits issus de l’exploitation ou mise à mort d’animaux, les végans nous invitent à ouvrir le spectre des possibles alimentaires, comme le font d’ailleurs les paléo, les low-carb, les gluten-free… On peut ricaner devant ces idiosyncrasies ou alors y voir une formidable opportunité. Se donner pour règle d’exclure une typologie d’aliment (gluten, oeuf, viande, ou autre) peut être un incroyable vecteur de créativité, une manière de composer avec la limite. Que l’on soit végan ou non, on pourra ainsi goûter un délicieux moelleux au chocolat — dont le moelleux ne vient ni des oeufs, ni du beurre, mais de la courge et de la graine de lin. En composant avec la contrainte, les végans ouvrent un répertoire culinaire incroyable — dont ils ne sont pas toujours les auteurs, mais qu’importe ! Cela ne fait qu’ajouter à la richesse des pratiques culinaires.

Ceci étant posé, il me semble autant nécessaire de nous réjouir de cet apport que de faire une critique exigeante des discours, mais aussi des comportements de certains végans. Un ensemble de vegans (je tâche ici de ne pas généraliser, de ne pas les rassembler a priori sous une même bannière) utilise des moyens discursifs que je trouve problématiques et que je vais essayer de déconstruire ici, pour mieux en saisir les implications.

Font problème :

  • (1) La radicalité des propos, issue d’un positionnement éthique rendu manifeste par une polarisation du langage tel que : viande = cruel, méchant, sale // végétal = vertueux, sain, propre. Pour désigner la viande, le lexique est celui de la mort, de la cruauté : il est impossible, posent les végans, de manger de la viande sans être un horrible carniste cruel. L’affirmation de ce propos est en général associée à des images repoussantes, dont on ignore très souvent l’origine (dates ? lieux ? tout ceci est laissé dans un flou bien accommodant). Ces images feraient preuve : il est impossible d’avoir un circuit de la viande et des produits laitiers qui soit éthique. Il y a ici un raccourci intellectuel, en même temps qu’une généralisation : une exploitation agricole ne représente qu’elle-même, et pas l’ensemble des exploitations. On rencontre cette approche dans cet article par exemple, où l’argument massue (en apparence) tient dans le fait que l’exploitation coupable d’actes de cruauté soit bio. Mais là encore : parce qu’une exploitation bio se rend coupable de tels actes ne signifie pas que la filière bio entière utilise les mêmes procédés. Et même à supposer qu’il n’existe aucune filière éthique en France, cela ne signifie pas qu’il soit impossible d’en imaginer une et de la mettre en place ! Autrement dit, le discours ferme de lui-même le spectre des possibles, réduisant l’agriculture à une poignées d’exploitations agricoles, et en réduisant la filière agricole à ce qu’elle est et non ce qu’elle saurait être.

  • (2) La pirouette théorique autour de la question du choix. Ce choix, les végans l’entendent il me semble comme choix individuel, personnel. La perspective est donc celle d’une responsabilisation. Là on repère un ensemble de choix rhétoriques également récurrents qui se ramènent souvent au « j’ai fait le choix de ». Cela me semble assez louable et peut, potentiellement une fois encore, être plutôt positif en incitant les individus à se responsabiliser, à réaliser que leurs choix de consommation sont cruciaux et les engagent. Cependant, cette liberté de choix, dont le végan se réclame, il la refuse à son auditoire. Cela se manifeste grosso modo sous cette forme : « il n’est pas possible de dire aimer les animaux et de les tuer ». Ce verrouillage semble curieux. De quelle autorité ces végans se réclament-ils donc ici ? Ils clament la souveraineté de l’individu quand celle-ci arrange leur posture, mais la refusent de fait à ceux qui ne feraient plus leur choix. Du coup, ce qui a fait choix pour le végan doit d’un seul coup faire autorité. Autrement dit : les végans ont fait le choix de l’être, et refusent aux autres le choix de ne pas l’être. Pourquoi cela ne serait-il pas possible de manger de la viande, dès lors qu’on en a fait le choix — choix de consommer l’animal, avec, ou malgré, l’affection qu’on peut lui porter.

  • (3) Une forme de cécité sur les enjeux sociaux, et surtout sur les schémas de classe qui sous-tendent leur choix. Un fait simple : devenir végan n’est pas l’apanage des classes défavorisées ou pauvres. Certains diront que le véganisme est accessible à tous, et me proposeront sans doute des recettes végan pas chères… Mais le problème n’est pas uniquement financier.

Culturellement, le choix de devenir végan est d’abord localisé du côté de classes privilégiées, urbaines, qui ont l’argent, mais aussi le temps et le capital culturel pour questionner leur rapport à la nourriture. Pour les plus pauvres, ce rapport se résumera à la question de pouvoir ou non acheter les moyens de leur subsistance ; pour les moins défavorisés, ce sera de diversifier suffisamment leur alimentation pour éviter les carences. Je sais qu’il est tout à fait possible d’être végan sans être carencé ; cependant, cela nécessite des connaissances, du temps, un investissement intellectuel que tous ne sont pas prêts ou capables de fournir. Et ce n’est pas méprisant de le dire : l’alimentation implique une éducation, et sur ce sujet les végans sont très souvent autodidactes.

Un steak végétal remplacera avantageusement un steak classique ; sous sa variante industrielle, il est coûteux, et ne se trouve facilement que dans certains types de magasins ; sous sa variante fait « maison », il implique des savoir-faire et un temps de confection conséquent. Trouver les bons ingrédients, au bon prix, implique souvent de faire ses courses dans différents lieux de vente. Composer le panier idéal reste un privilège : les plus défavorisés doivent se contenter de l’offre d’un seul hypermarché en périphérie urbaine.

Aussi, si certains produits au potentiel végan sont moins chers (pois chiches ou légumineuses vs. viande), cela n’est pas le cas de nombreux autres produits : le tahini ou la purée de cajou remplacent le beurre, mais ils sont plus chers au kilo ; les graines de chia, gélifiantes, permettent de remplacer un oeuf dans une pâtisserie mais sont aussi très coûteuses. On me rétorquera qu’il existe des alternatives, des moyens, je n’en doute pas : mais chercher ceux-ci reste le privilège d’une classe riche qui a du temps à octroyer à cette préoccupation. En résumé, cet investissement temporel, matériel, culturel, reste en puissance et en fait l’apanage de classes aisées.

Concernant cette « cécité sociale » du végan, un deuxième point m’arrête : la déconsidération violente de toute une classe de travailleurs, les agriculteurs et exploitants, dont on sait pourtant que la pratique tient aujourd’hui de la survie. Arrêter de manger de la viande, ce n’est pas forcément punir un méchant industriel cruel qui tue des animaux ; ce peut être aussi paupériser un peu plus un producteur qui travaille bien, dans le respect de ses bêtes, qui s’interroge sur ses pratiques et produit de manière raisonnée. Il y a donc un mépris de classe derrière tout cela ; pas forcément un mépris conscient, revendiqué ; mais si l’on veut, un mépris comme effet secondaire. On honnit la viande, sa production ; on passe sous silence que ceux qui la produisent ne sont pas forcément d’immondes pervers, parce que l’admettre entamerait la lisibilité d’un propos fondé sur l’opposition.

Le but ici n’est pas de mettre dos à dos humain et animal (pour dire que les droits des uns sont prioritaires par rapport à ceux des autres) : mais plutôt de considérer que derrière l’industrie agro-alimentaire, il y a aussi des personnes, qui sans doute s’identifient à leur profession -je pense aussi aux bouchers. Que la viande vous dégoûte, soit ; faut-il pour autant fouler au pied des pratiques centenaires, qui sont au centre de nos cultures ? Vous pouvez le nier, dire qu’il faut se purger de cela ; mais relisons le texte de Barthes sur le steak-frites ; le texte de Lévi-Strauss sur le cru et le cuit ; la viande est centrale dans nos sociétés, et la réduire, par effet de langage, au seul “cadavre” relève du contre-sens.

Certains sauteront sur cette dernière observation pour me dire que nous avons fait (ou devons encore faire) la peau à d’autres faits culturels, comme le colonialisme — je me refuse à cette comparaison. Certains m’appelleront alors une spéciste, qu’il en soit ainsi : écraser colonialisme et carnisme l’un sur l’autre me semble relever d’un terrible amalgame.

Il est sans doute souhaitable de manger moins de viande, pour l’équilibre environnemental ; mais en faisant le procès de l’industriel, pourquoi mettre au pilori tous les producteurs ? Pourquoi nier la centralité d’un fait culturel, qui, s’il demande sûrement à être reconsidéré, ne doit pas nécessairement être déconsidéré ?

Pour finir, je pense que deux choses sont nécessaires ; elles engagent autant les végans que « les autres ».

Pour les « autres » : pourquoi répondre de manière très agressive aux végans, ou même pourquoi chercher à ridiculiser leur choix ? Pourquoi ressortir les arguments rances du « cri de la carotte », ou leur prédire des jours de famine où ils ne feront pas la fine bouche devant un steak ? Enfin : pourquoi ne pas refuser de s’inscrire dans un modèle binaire ? On peut très bien manger un steak un jour et un plat vegan le suivant. C’est même la beauté de la nourriture : son incroyable variété, qui peut se déployer de jour en jour, de repas en repas. Qui sait, dans ce processus, peut-être peut-on manger moins de viande, mais mieux : une viande mieux produite, plus savoureuse aussi.

Aux végans, je propose la chose suivante : d’abord, refuser de poster des articles pauvres et insuffisamment référencés sur les réseaux sociaux, au prétexte qu’ils s’alignent avec vos convictions. Vous attendez des « carnistes » qu’ils reconsidèrent leur alimentation ? Acceptez aussi de faire ce travail, et intégrez qu’il existe peut-être des moyens de produire de la viande, du lait, des oeufs, du miel dans le respect maximum de l’animal — et que si ces filières n’existent pas, elles sont peut-être à inventer. Il est entendu que ces filières ne seront pas pour vous, qui avez choisi de ne plus consommer ces produits. Nombreux sont les omnivores qui respectent ce choix. Pensez-vous qu’il vous soit possible de respecter le leur ?

Les « carnistes », parlons-en justement : pourquoi utiliser cette étiquette infamante ? Vous vous nommez vous-mêmes « végans » et non « véganistes », je crois ? Pourquoi utiliser cette particule du -isme, qui suppose un embrigadement, une idéologie faussée, un extrémisme radical ?

Dernière suggestion : en finir avec le mode rhétorique du repoussoir — tout simplement parce que cela est contre-productif. De magnifiques cancers de la gorge ornent tous nos paquets de cigarettes. Cette image a dégouté, un temps. Aujourd’hui, elle indiffère. En propageant des images de mises à mort ratées, d’inséminations brutales, vous préparez une future insensibilisation. L’approche végan comporte tout un panel de recettes délicieuses ; on voit fleurir des restaurants sur ce thème. J’ai le plaisir de voir ça et là, sur mon mur Facebook, des amis choisir cette stratégie, plutôt que celle du dégoût — qui ultimement est méprisante, puisqu’elle implique que tous les agriculteurs/éleveurs travaillent de manière identique, c’est-à-dire mal. Si votre choix doit devenir le choix du nombre, il faudra, comme pour tant d’autres, envisager une reconversion — et cela est un peu plus compliqué que de remplacer unilatéralement les usines de traite par des champs de carottes.

J’ai commencé par demander si l’on pouvait parler calmement du véganisme, et l’enjeu est finalement plus large. Dans ces débats incendiaires entre pro- et anti-végan, je lis un mal d’époque sur lequel m’a interpellé un lecteur suite à la publication de cet article. Le lecteur me faisait remarquer qu’il ne semblait plus possible d’avoir une conversation apaisée sur un sujet problématique.

Cet article a donné lieu, par effet de la discussion, à un échange autour du mariage gay. Nous n’étions pas d’accord, nous nous le sommes dit. Je crois que nous y avons réussi sans nous insulter — ce qui d’une certaine manière m’interpelle. De manière générale, il ne semble plus possible de parler sans s’invectiver, se honnir, s’humilier mutuellement et surtout sans rentrer dans des logiques d’opposition binaires, entre le pour et le contre. Le but de la conversation devient de “clouer le bec” à l’autre, à coup de bons mots et de salves acides.

Je sais que ma position semblera naïve à beaucoup — suggérer que le dialogue permet de résoudre les tensions n’est pas exactement une idée originale. Mais si cette idée est si convenue, pourquoi semblons-nous si incapables, et particulièrement sur les réseaux sociaux, d’avoir une conversation calme sur un ensemble de sujets cruciaux ? Et si nous sommes capables de nous déchirer ainsi sur des questions de nourriture, qu’allons-nous faire sur d’autres sujets brûlants ?

Végans et « carnistes » ont quelque chose en commun : ils invoquent très volontiers la notion de choix pour défendre leurs pratiques. Mais au coeur de tout choix, se pose la question de la responsabilité. Celle de ne pas écrire d’insultes, de ne pas hurler (sur le net, à coup de majuscules) sur son prochain, de ne pas le traiter d’idiot parce qu’il n’est pas d’accord avec vous.

On dira peut-être que, au bout du compte, chacun fait comme il lui plaît et mange ce qu’il veut. Mais respecter ce que mange l’autre, aller jusqu’à goûter ce qu’il mange, c’est se donner la possibilité de partager sa table. À cette table s’échangent les mets, mais aussi les idées, et donc la possibilité de vivre ensemble.